Rapport Poutine et la guerre de Boris Nemtsov. Chapitre 4

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Quelque temps après le rattachement de la Crimée à la Russie, une confrontation armée entre les forces armées ukrainiennes et des séparatistes a commencé à l’est de l’Ukraine, ces derniers exigeant que les régions de Donetsk et de Louhansk soient intégrées à la Fédération de Russie. Les représentants officiels de la Fédération de Russie ont démenti avec ardeur toute participation de soldats de l’armée russe aux combats se déroulant en territoire ukrainien.

« Il n’y a ni division ni instructeur militaire russe au sud-est de l’Ukraine et il n’y en a jamais eu. Les Américains mentent. Nous n’avons jamais cherché à déstabiliser la situation en Ukraine et cela n’a pas changé », déclara, entre autres, le président russe Vladimir Poutine dans l’entretien qu’il a accordée à la chaîne de télévision TF1, le 4 juillet 201429. Le porte-parole du président russe, Dmitri Peskov déclara, lors de son intervention à une table-ronde d’ITAR-TASS, le 31 mars 2015, que la Russie « dément formellement » la présence de l’armée russe dans la zone du conflit ukrainien30.

Cependant, les propos des fonctionnaires russes sont contredits par de nombreux témoignages de la présence de soldats et d’officiers de l’armée russe à l’est de l’Ukraine. Les premières preuves remontent à l’été 2014.

À partir de juin 2014, les forces armées ukrainiennes avaient entrepris avec succès une attaque des positions tenues par les séparatistes. Les Ukrainiens étaient parvenus à libérer la plupart des villes du Donbass, dont Sloviansk et Kramatorsk et à assiéger Donetsk en coupant toute voie d’accès à Louhansk. Le territoire des Républiques populaires autoproclamées de Donetsk et Louhansk avait été réduit des trois-quarts depuis le début des combats31. En maintenant leur dynamique offensive, les forces armées ukrainiennes avaient bien avancé dans leur principale mission : reprendre le contrôle de leur frontière d’État.

Pourtant, le 19 et le 20 août, le front connut un tournant et l’offensive ukrainienne échoua. La raison : un apport de renforts massifs en provenance de Russie, comprenant des équipements militaires et des troupes régulières. Dans les « poches »[1] qui s’étaient formées le long de la frontière russo-ukrainienne, de lourdes pertes ont été subies aussi bien par l’armée ukrainienne que par l’armée russe. Les déclarations des chefs séparatistes ainsi que les témoignages recueillis sur le terrain apportent la preuve de l’intervention militaire russe.

Les renforts venus de Russie, incluant des éléments de l’armée russe, ont joué un rôle décisif dans la contre-attaque des séparatistes

Le 15 août 2014, le Premier-ministre de la République populaire autoproclamée de Donetsk, Aleksandr Zakhartchenko a publiquement déclaré32 que ce qui avait joué un rôle déterminant dans la contre-offensive, étaient les renforts venus de Russie : « 150 unités militaires de combat dont environ 30 chars d’assauts, et pour le reste, des véhicules de combats d’infanterie et des véhicules de transport de troupes, ainsi qu’un contingent de 1 200 hommes ayant suivi quatre mois d’entraînement en Russie ». « Ils ont été amenés ici à un moment déterminant », soulignait Zakhartchenko.

L’ex-ministre de la République populaire de Donetsk (RPD), Igor Guirkine (Strelkov) a également confirmé, dans son interview pour le journal Zavtra33, le rôle décisif des renforts venus de Russie. Selon lui, le front a pu être rééquilibré et, en particulier, l’assaut de Marioupol a été mené à bien « pour l’essentiel, par les soldats en permission et plusieurs divisions séparatistes qui se trouvaient sous leurs ordres ». Le terme « soldats en permission » dans la terminologie de Guirkine désigne des soldats russes venus, l’arme à la main, en Ukraine mais qui, formellement, sont en permission.

La version selon laquelle des soldats et officiers russes ont combattu en été 2014 dans le Donbass, après avoir pris une « permission légale » a été activement entretenue par le leader de la RPD Aleksandr Zakhartchenko. « Beaucoup de militaires russes nous rejoignent. Ils préfèrent passer leurs congés non pas à la plage, mais dans un régiment, avec leurs frères, à se battre pour la libération du Donbass », déclarait Zakhartchenko sur la chaîne télévisée Rossia 2434. La version des « soldats en permission » a également été répandue par la chaîne russe Pervy Kanal où, par exemple, le 4 septembre 2014, a été diffusé un reportage35 sur l’enterrement du parachutiste Anatoli Travkine de Kostroma, mort en Ukraine. « Il y a un mois, il est parti pour le Donbass sans en avoir parlé à ses proches ». Le commandement de son régiment est catégorique : « Anatoli avait pris des congés pour partir dans la zone de combat », précisait le commentateur de la première chaîne russe.

Un décret du ministère de la Défense de la Fédération de Russie interdit expressément aux militaires russes de prendre part à des combats lorsqu’ils sont en permission

Il est important de rappeler que les militaires sous contrat au sein des forces armées de la Fédération de Russie ont l’interdiction formelle de prendre part à des combats lorsqu’ils sont en permission36. Un militaire, même en permission, reste un militaire. Pour obtenir sa permission « il doit indiquer dans un rapport adressé au commandant, l’emplacement exact de ses vacances ». Si les vacances se passent à l’étranger, alors « il est nécessaire d’obtenir l’autorisation du ministère de la Défense, de son commandement et du FSB[2] » (selon l’arrêté №250 du ministère de la Défense de la Fédération de Russie du 31 juillet 2006, à diffusion restreinte) 37.

Peu de temps après, le ministère de la Défense de la Fédération de Russie a essayé de démentir la présence de l’armée russe, y compris des « soldats en permission », sur le territoire du conflit ukrainien. Une telle déclaration a été faite, en particulier, le 19 décembre 2014 par le major-général Rouslan Vasiliev, le chef du 4ème service du service principal des ressources humaines au ministère de la Défense38.

Cependant, les témoignages recueillis prouvent le contraire.

Les témoignages des parachutistes de Kostroma et d’Ivanovo

Le 24 août 2014 les militaires ukrainiens ont arrêté un groupe de militaires sous contrat du 331ème régiment de parachutistes (Kostroma), de la 98ème Division aéroportée (Ivanovo) des troupes de l’armée russe.

Se déplaçant dans des véhicules blindés, les parachutistes russes ont réussi à s’enfoncer de 20 kilomètres à l’intérieur du territoire ukrainien, avant d’essuyer des tirs près du village Zerkalné et de se retrouver bloqués par les forces armées ukrainiennes.

Les détenus étaient dix parachutistes russes : le sergent-chef Alekseï N. Gueneralov – commandant adjoint d’un peloton, le sergent Vladimir V. Savosteev – chef d’une compagnie, le caporal Artiom Mitrofanov – grenadier, le soldat Ivan I. Romantsev, le soldat Andreï V. Goriachine, le soldat Ivan V. Meltchakov, le soldat Iegor V. Potchtoev, le soldat Sergueï A. Smirnov. Une vidéo dans laquelle les détenus donnent des témoignages a été diffusée par les autorités ukrainiennes39.

Le ministère de la Défense russe a expliqué la présence de troupes des parachutistes russes sur le sol ukrainien par le fait qu’ils se sont perdus pendant l’exercice et ont accidentellement franchi la frontière40… Cette version a été démentie par le caporal Romantsev. Répondant à une question de son enquêteur devant la caméra, il a dit que sa « compagnie ne pouvait pas se perdre ». « Nous savions que nous allions en Ukraine », a également confirmé lors de son interrogatoire, son compagnon d’armes Miltchakov.

Selon la version des parachutistes interrogés, ils sont venus sur le territoire de l’Ukraine pour participer à des entraînements

Selon la version des parachutistes interrogés, ils sont venus sur le territoire de l’Ukraine pour participer à des entraînements. Cependant, peu de temps avant son arrestation par des militaires ukrainiens, Miltchakov avait posté un commentaire sur sa page dans le réseau social VKontakte, annonçant qu’il était « envoyé à la guerre » et qu’il allait « buter Maïdan ». Au cours de l’interrogatoire, il a justifié ce commentaire par le fait qu’il « voulait simplement frimer devant un ami ».

Lors d’interrogatoires, des parachutistes russes ont également relaté qu’avant leur départ vers l’Ukraine ils ont couvert de peinture les plaques d’immatriculation des véhicules de combat.

Les aveux des tankistes russes aux abords d’Ilovaisk

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L’interrogatoire des tankistes russes interpellés. Capture d’écran de la vidéo publiée sur le site Youtube.com

Un autre groupe de soldats russes a été arrêté en Ukraine en août 2014, et leur interrogatoire a été rendu public par le service de sécurité de l’Ukraine (SBU)41. Répondant aux questions des représentants ukrainiens, les détenus confirment être des militaires au service de l’armée russe.

Un autre groupe de soldats russes a été arrêté en Ukraine en août 2014, et leur interrogatoire a été rendu public par le SBU

Quatre soldats ont été arrêtés au total, tous signalant les informations suivantes: Ivan Aleksandrovitch est né en 1988 à Vologda, militaire de la 6ème Brigade autonome de chars (unité militaire № 54096), Evgueni Iourievitch né en 1995 à Kalouga, militaire de la 6ème Brigade autonome de chars (unité militaire № 54096), Nikita Guenadievitch, né en 1993 à Iaroslavl, de la 31ème Brigade de la Garde d’assaut aéroportée (unité militaire № 73612), Evgueni Achotovitch, né en 1994, de la 1ère Brigade autonome de la Garde (unité militaire № 73612).

Les aveux du soldat Khokhlov

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L’interrogatoire du soldat Piotr Khokhlov. Capture d’écran de la vidéo publiée sur le site Youtube.com

Le 16 août [2014, ndt.], un autre militaire russe a livré un témoignage qui a été rendu public par les autorités ukrainiennes. Il s’agit de Piotr S. Khokhlov, né en 1995, soldat sous contrat du 1er bataillon d’infanterie motorisée de la 9ème Brigade autonome d’infanterie motorisée des forces armées de la Fédération de Russie (Novy, région de Nijni Novgorod) de la 20ème armée (Moulino) de la circonscription militaire Ouest42.

Khokhlov a confirmé que son unité militaire a organisé le transfert de matériel militaire sur le territoire de l’Ukraine

Il a confirmé, lors de son interrogatoire, que son unité militaire a organisé le transfert de matériel militaire de l’armée russe sur le territoire de l’Ukraine pour leur utilisation dans des hostilités contre les forces armées ukrainiennes. Des lance-roquettes multiples BM-21 Grad, BMP-2, BTR-80 faisaient partie du matériel militaire transféré dans le Donbass.

D’après Khokhlov, avant d’envoyer des véhicules de combat dans le Donbass, on a supprimé les marques d’usine sur ces véhicules et couvert de peinture les plaques d’immatriculation et leur signalétique. Cela a été fait pour cacher l’appartenance des véhicules militaires aux forces armées russes. Khokhlov a confirmé avoir personnellement pris part à la transmission du matériel pré-conditionné (14 véhicules blindés de transport de troupes) aux séparatistes à la frontière avec l’Ukraine.

Khokhlov a déclaré avoir quitté de son propre gré son unité militaire le 8 août, accompagné de son compagnon d’armes, Rouslan Garafiev, avant de gagner la région de Louhansk. Selon ses dires, ils allaient rejoindre les forces armées des séparatistes dans l’espoir de toucher une rémunération plus gratifiante que leur salaire de militaire russe sous contrat. Cependant, Khokhlov a été arrêté le 27 août près du village de Novosvitlivka par des militaires ukrainiens et remis aux agents du service de sécurité de l’Ukraine (SBU).

Le parachutiste Kozlov

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Nikolaï Kozlov en uniforme de soldat des troupes aéroportées.

Une information43 concernant Nikolaï Kozlov, militaire de la 31ème Brigade autonome de la Garde d’assaut aéroportée, fut rendue publique en septembre 2014. Kozlov a combattu dans le Donbass et a perdu une jambe suite à une blessure. C’est son oncle, Sergueï Kozlov, qui a narré le sort de ce jeune homme sur les réseaux sociaux.

Selon le commissariat militaire d’Ozersk, Nikolaï Kozlov, âgé de 21 ans et mécanicien automobile de profession, a effectué son service militaire dans la 31ème Brigade de la Garde d’assaut aéroportée (unité militaire № 73612) jusqu’en juin 2013, et il avait commencé à y travailler sous contrat à partir du 1er août 2013.

Kozlov a participé à des opérations sur le territoire de l’Ukraine depuis le début de la confrontation. En mars 2014, il a été impliqué dans le blocage d’installations en Crimée par des militaires russes. Il est important de noter que le militaire russe Kozlov effectuait des missions militaires en Crimée habillé en uniforme de policier ukrainien. Les photos publiées par son père dans le réseau social VKontakte en mai 2014 en attestent.

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Selon l’oncle du parachutiste, cette photo a été prise dans un couloir du Conseil suprême de Crimée. Kozlov était déguisé en employé du ministère de l’Intérieur ukrainien pendant qu’il participait au blocage du Conseil. Après la fin de l’opération, il est rentré à Oulianovsk, où il a reçu une médaille « Pour le retour de la Crimée » et s’est marié.

Il a été envoyé combattre dans le Donbass en août 2014, alors que l’armée russe venait de lancer une opération de grande envergure

Il a été envoyé combattre dans le Donbass en août 2014, alors que l’armée russe venait de lancer une opération de grande envergure pour réprimer l’offensive des troupes ukrainiennes contre les positions séparatistes. Kozlov participa à des combats durant deux semaines. D’après ses proches, il accomplissait, entre autres, des missions de guerre pour éliminer des forces d’artillerie ukrainiennes.

Selon Sergueï Kozlov, le détachement de son neveu a été pris en embuscade alors qu’il faisait une tentative pour libérer des prisonniers-compagnons d’armes. Le 24 août, le détachement a subi des tirs antichars, un des tirs a arraché une jambe à Kozlov. Après cela, il a été rapatrié et s’est retrouvé à l’hôpital de Rostov, avant d’être transféré à Moscou.

Ces soldats que l’on fait passer pour des volontaires

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Après la contre-offensive des séparatistes et des unités de l’armée russe, des négociations de paix se sont tenues à Minsk, auxquelles ont participé le président ukrainien Petro Porochenko et le président russe Vladimir Poutine. Aux termes des consultations, les parties présentes ont réussi à s’entendre sur un cessez-le-feu, ce qui a permis un arrêt temporaire des hostilités sur le territoire ukrainien.

La reprise des combats a eu lieu à la fin de l’année 2014. Dès janvier 2015, des soldats russes ont pris une part active aux affrontements face aux forces armées ukrainiennes et ont permis l’offensive des forces séparatistes contre une agglomération d’importance stratégique, Debaltsevé.

Cette fois-ci, avant de partir combattre, les soldats russes ont remis à leurs supérieurs une lettre de démission

Cette fois-ci, avant de partir combattre, les soldats russes ont remis à leurs supérieurs une lettre de démission. C’est ce que rapporte, entre autres, le journal Kommersant du 19 février44. Leur correspondant avait réussi à obtenir une interview de quatre militaires sous contrat avec l’armée russe qui ont confirmé que, durant leur formation déjà, le commandement ne cachait pas ses intentions de les envoyer combattre en Ukraine. La veille de leur transfert dans la zone de combat, les soldats ont écrit leur lettre de démission, pour être identifiés, en cas de capture ou de décès, en tant que volontaires et non en tant que soldats de métier.

En outre, ces soldats ont déclaré que, si lors de l’intervention russe de l’été précédent, des soldats avaient traversé la frontière par convois entiers, cette fois-ci, leur déploiement s’effectuait par groupes de trois.

Les aveux du lieutenant-colonel Okanev

Le 13 février 2015, on apprenait que le commandement de la 536ème Brigade côtière d’artillerie anti-aérienne (unité militaire № 10544), située dans la région de Mourmansk, avait décidé d’envoyer des soldats sous contrat à l’est de l’Ukraine pour une mission guerrière.

Ces informations sont connues depuis qu’a été rendu public l’enregistrement audio du discours du copilote de l’unité militaire № 10544, le lieutenant-colonel Viatcheslav Okanev, tenu devant ses soldats, discours que l’un des soldats a discrètement enregistré sur son dictaphone45. La discussion a eu lieu la veille de l’envoi des militaires sous contrat de Mourmansk vers une base russe, située plus près de la frontière ukrainienne.

« Il se peut que vous soyez déployés à la frontière ukrainienne, auquel cas des situations de combat peuvent se présenter directement à vous et dans un cas pareil, vous exécuterez les ordres. Je n’exclus pas la possibilité que vous vous rendiez dans les régions de Donetsk et de Louhansk, pour y apporter votre aide sur le terrain », précisa le lieutenant-colonel Okanev à ses hommes.

Des situations de combat peuvent se présenter directement à vous et dans un cas pareil, vous exécuterez les ordres

« Oui, officiellement, personne n’a déclaré la guerre à qui que ce soit. Mais nous devons aider de toutes les manières possibles », insistait l’officier lors de son discours. Okanev a également précisé que, étant donné que « la guerre n’était pas déclarée », il n’y avait aucune garantie de compensation financière dans le cas où des militaires russes viendraient à être blessés ou tués.

Dans l’interview qu’il a accordée le 13 février 2015 au journal Gazeta.ru, le lieutenant-colonel Viatcheslav Okanev a confirmé l’authenticité de l’enregistrement audio.

Les aveux du volontaire Sapojnikov

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 Dmitri Sapojnikov, combattant de la RPD.

Les déclarations du soldat Dmitri Sapojnikov, qui a participé aux combats dans le Donbass, ont été rendues publiques le 31 mars 2015. Il a publiquement témoigné de la participation de l’armée russe dans ce conflit armé46. Sapojnikov est un citoyen russe parti combattre en Ukraine en tant que volontaire. Selon ses dires, il exerçait la fonction de commandant d’une section de Spetsnaz de la RPD autoproclamée.

C’est ainsi qu’en décrivant la manière dont sa division est sortie du village assiégé de Lohvinové, Sapojnikov parle de l’aide venue de Russie. « Nos chars sont venus en renfort. Du côté de la RPL, des chars et des divisions russes arrivaient. C’était l’armée russe, composée de Bouriates. C’est grâce à eux, grâce à cet armement lourd que nous avons pris Debaltsevé », a déclaré Sapojnikov.

Il a également indiqué que les militaires russes avaient été informés au préalable qu’ils allaient être envoyés dans la zone de combat en Ukraine : « Ici, je n’ai rencontré que des militaires sous contrat russe. A Debaltsevé, il y avait une unité d’armée bouriate. Il n’y avait que des Bouriates. Ils disaient qu’ils savaient tous très bien où ils allaient mais officiellement, il s’agissait de faire des exercices. Ils racontaient qu’ils avaient été acheminés de nuit, en train. »

Ce sont des généraux de l’armée russe qui commandent les principales opérations militaires sur le territoire ukrainien

En outre, Sapojnikov a confirmé que c’étaient bien des généraux de l’armée russe qui commandaient les principales opérations militaires sur le territoire ukrainien. « Les opérations, surtout celles de grande ampleur comme les « poches », sont dirigées par des militaires russes, des généraux russes. Ils conçoivent les plans de bataille conjointement avec nos commandants. Il m’est souvent arrivé de me trouver à l’état-major, de m’y rendre, d’y rapporter des informations. La coordination s’y passe simplement. Ils conçoivent tous ensemble, ils créent ensemble et nous, on exécute », expliquait le combattant.

Le récit d’un tankiste bouriate

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Dorji Batomounkouïev à l’hôpital après avoir été blessé à Debaltsevé.

La présence de troupes russes sur le territoire ukrainien a été confirmée par un autre soldat ayant participé aux combats, Dorji Batomounkouïev, 20 ans, militaire sous contrat de la 5ème Brigade mécanisée basée à Oulan-Oudé (unité militaire № 46108), matricule № 200220, livret militaire № 2609999. Il a raconté sa participation aux combats dans le Donbass à la journaliste de Novaïa Gazeta Elena Kostioutchenko, alors qu’il se trouvait dans le centre pour grands brûlés de la clinique centrale régionale de Donetsk47.

Batomounkouïev, dit avoir été blessé le 19 février 2015 à Debaltsevé, lorsque les troupes ukrainiennes ont lancé une percée hors de la « poche ». La brigade mécanisée de l’armée russe dont il fait partie a été envoyée au combat contre les Ukrainiens pour permettre aux séparatistes de garder cette position.

Le militaire a admis qu’à la veille du départ pour le Donbass, lui et ses camarades de régiment ont fait en sorte de banaliser leur équipement pour masquer leur appartenance à l’armée russe : « Les chars, nous les avons peints avant de partir d’Oulan-Oudé. Nous avons maquillé les plaques d’immatriculation. Sur l’un des chars, il y avait l’emblème de la Garde, nous l’avons maquillé aussi. Les galons et les épaulettes, nous les avons retirés ici, quand nous sommes arrivés à la base d’entraînement. Il fallait tout retirer pour ne pas pouvoir être démasqués. Nous avons laissé nos passeports à la base et nos livrets militaires au centre d’entraînement. »

« On nous disait que nous allions nous entraîner mais nous savions où nous allions. Nous savions tous où nous allions », a expliqué Batomounkouïev. « Je m’étais déjà préparé moralement et psychologiquement au fait qu’il nous faudrait aller en Ukraine. »

« Poutine est un homme très rusé. « Il n’y a pas de troupes ici », dit-il au monde entier. Et en même temps, il nous envoie ici dare-dare : « Allez, allez » », conclut le soldat russe.

Les sources de Boris Nemtsov

Au début du mois de février 2015, des gens qui représentaient les intérêts des familles de soldats russes morts dans le Donbass se sont adressés à Boris Nemtsov. Ils lui ont demandé de l’aide pour obtenir du ministère de la Défense russe qu’il leur verse une pension. Les interlocuteurs de Nemtsov, en se référant aux proches de soldats, l’ont aidé à reconstituer la chronologie de l’arrivée des troupes russes en Ukraine.

Selon eux, il y a eu deux périodes durant lesquelles un grand nombre de soldats russes sont morts à l’est de l’Ukraine. La première « vague » de cercueils a été envoyée en Russie pendant l’été 2014 quand l’armée ukrainienne est repassée à l’offensive.

L’offensive a été stoppée après l’intervention directe de plusieurs corps d’armée russes. Malgré le succès de leur contre-offensive face à l’armée ukrainienne, les forces armées russes ont subi des pertes. Les combats pour le contrôle d’Ilovaïsk ont, notamment, entraîné un nombre conséquent de pertes. Selon les estimations les plus prudentes, au moins 150 cercueils sont revenus avec la mention Grouz-200.

Il n’a pas été possible de dissimuler cette information et des journalistes ont alors apporté des éclaircissements sur ce qui s’était passé. Pourtant, fait étonnant, une enquête indépendante a été rendue difficile non seulement par l’obstruction des autorités, mais aussi par celle des familles de soldats décédés.

Selon les sources de Nemtsov, cela tiendrait à ce que les proches des soldats auraient reçu une compensation à hauteur de 3 millions de roubles [soit 53 600 euros, ndt]. Dans le même temps, ils s’étaient engagés à ne rien divulguer sous peine de poursuites pénales.

La seconde « vague » de cercueils a été envoyée en Russie en janvier et début février 2015. Selon notre estimation, pas moins de 70 soldats russes sont morts en Ukraine sur cette période. Au moins 17 parachutistes russes d’Ivanovo sont morts en Ukraine (ceci provenant d’une note écrite de la main de Boris Nemtsov, note que les auteurs de ce rapport ont eue à disposition).

La mort de nombreux soldats russes est liée à la succession d’offensives et de contre- offensives, en particulier aux abords de Debaltsevé. Contrairement à ce qui se pratiquait l’année dernière, cette année, avant de partir pour le Donbass, les soldats russes démissionnaient officiellement des forces armées à la demande du commandement.

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Note écrite par Boris Nemtsov, peu avant sa mort : « J’ai été contacté par des parachutistes d’Ivanovo… 17 tués,….ils n’ont pas été payés…. mais ils ont peur de parler pour l’instant. »

De cette façon, il était prévu de cacher la participation de notre armée aux combats en faisant passer nos soldats pour des volontaires. Les commandants donnaient leur parole aux soldats qu’en cas de blessure ou de décès, leurs proches toucheraient une pension de guerre comparable aux sommes versées durant l’été 2014.

Concrètement, cette fois, les proches n’ont perçu aucune compensation. Officiellement, ils étaient dans l’impossibilité de demander une indemnisation puisque les soldats décédés ne faisaient plus formellement partie de l’armée.

Les proches ont commencé à exprimer leur mécontentement et à chercher des juristes à même de défendre leurs droits (c’est grâce à cela que ces informations sont remontées jusqu’à Nemtsov). Néanmoins, ils avaient peur de s’exprimer en public à cause de la clause de non-divulgation à laquelle ils s’étaient engagés. Les sources de Nemtsov affirment que le procès retentissant contre Svetlana Davydova, mère d’une famille nombreuse, pour haute trahison au profit de l’Ukraine avait pour but d’effrayer les familles de soldats qui auraient envisagé de contacter des journalistes. On mentionnait souvent cette affaire à titre d’exemple aux familles de soldats décédés en les menaçant de poursuites judiciaires s’ils rendaient publiques les circonstances de la mort de leur proche.

Bien que les compensations promises n’aient pas été versées, les familles des soldats russes se sont refusées à toute déclaration publique. Pire, l’assassinat de Boris Nemtsov les a définitivement convaincues de renoncer à toute réclamation envers l’État russe. En cause, leur peur de poursuites judiciaires et la crainte pour leurs propres vies.

« S’ils ont pu abattre Nemtsov à deux pas du Kremlin, ils peuvent faire ce qu’ils veulent avec vos clients d’Ivanovo. Personne ne s’en apercevra ». C’est ainsi qu’un avocat représentant les familles de deux parachutistes tués, résumait le point de vue de leur famille.

[1] Le terme militaire « poche » désigne une partie de territoire tenue par l’ennemi mais encerclée, ndt

[2] Le FSB le Service fédéral de sécurité, ndt.

Lili des Cévennes pour EMPR en français, La traduction française a été réalisée grâce à une coopération des associations « Ukraine Action », « InformNapalm France », «Groupe de résistance aux répressions en Russie », « Russie Libertés » et des traducteurs indépendants, avec l’accord d’Ilya Yashin.

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