La kadyrovisation de la Russie

Qui est vraiment Ramzan Kadyrov, président de la Tchétchénie? Quelles sont ces rélations avec Vladimir Poutine? Open Russia a réalisé un film « La famille » pour essayer de répondre à toutes ces questions. Texte original en russe par Igor Eïdman, publié sur son profil Facebook. La traduction faite et publiée sur Informnapalm. 

 «Ces derniers temps, certains analystes politiques accordent beaucoup d’attention à Ramzan Kadyrov. Open Russia a réalisé un film à son sujet (« La famille »), Echo de Moscou, Novaïa Gazeta et d’autres médias ne cessent de publier des articles sur lui et ses gens. On comprend bien sûr cet intérêt porté à l’un des plus célèbres protégés de Poutine. Mais la thèse évoquée dans ces publications est plus que discutable : on y présente le régime de Kadyrov comme un non-sens, une exception, voire un danger pour le pouvoir fédéral. En réalité, il fait harmonieusement partie du système poutinien. Simplement ce qui n’est encore qu’en gestation dans le poutinisme y est poussé là-bas jusqu’à l’extrême. Kadyrov, c’est Poutine dans son évolution future. Poutine dérive désormais vers une « kadyrovisation » violente de toute la Russie : le système Kadyrov ne sera plus alors une exception, mais la règle.

Par « kadyrovisation », je n’entends pas une influence grandissante de Kadyrov, mais le fait que la Russie va atteindre par étapes le même niveau d’autoritarisme, de non-liberté, d’arbitraire, de militarisme, de xénophobie, de terreur contre les opposants et d’extrémisme religieux que l’on constate depuis longtemps en Tchétchénie. Et celui qui joue le rôle central dans ce processus, ce n’est bien sûr pas Kadyrov, mais Poutine, ainsi que ceux qui l’entourent au Kremlin.

Le maître de la Tchétchénie et ses guerriers sont présentés dans certains médias comme une pierre d’achoppement pour les membres des services spéciaux fédéraux, lesquels, soi-disant, combattraient leurs excès. En comparaison avec les Kadyrovtsy, ils seraient de preux chevaliers, sans peur et sans reproche et il n’y aurait pire bête sauvage dans toute la Rous’ que ce satrape tchétchène. Manière pratique de rejeter sur lui la responsabilité des crimes les plus retentissants du régime poutinien, comme par exemple l’assassinat de Boris Nemtsov. Ces médias, qui se disent dans l’opposition, exonèrent ainsi pratiquement Poutine de toute culpabilité dans l’organisation de meurtres d’opposants et de crimes terroristes, en laissant entendre que sa seule erreur est de ne pas réagir assez durement aux vilainies de Kadyrov parce qu’il croit en lui et a besoin de son soutien.

Pour moi, il s’agit là d’une campagne de désinformation préméditée dans l’intérêt du pouvoir fédéral et des services spéciaux. L’histoire du conflit entre le FSB de Moscou et les Kadyrovtsy a été montée de toutes pièces : ce sont deux bandes qui possèdent les mêmes structures criminelles et leur concurrence est d’ordre purement tactique. Ainsi, il est notoire que les Kadyrovtsy et les services spéciaux fédéraux se battent pour avoir l’exclusivité du marché criminel de Moscou (protection payante, pots de vin et extorsions de fonds). Préférer les uns aux autres n’aurait aucun sens, d’autant plus qu’ils servent tous les intérêts du régime poutinien en utilisant absolument les mêmes méthodes.

Prenons le dernier événement, l’empoisonnement de Vladimir Kara-Mourza. Il ne porte pas la signature de Kadyrov, c’est un vieux truc du KGB, comme l’empoisonnement de Litvinenko, de Youri Chekotchikhine (* député à la Douma, où il siège à la commission parlementaire contre la corruption, ce collaborateur de Novaïa Gazeta est éliminé par empoisonnement en 2003 après avoir publié une enquête mettant en cause des députés et des agents des services secrets dans une affaire de contrebande.) et, par le passé, celui du Bulgare Markov ou les tentatives ratées contre Soljénitsyne, Voïnovitch et d’autres.

L’unique but de cette campagne est de détourner l’attention et les efforts des opposants du principal problème de la Russie : Poutine lui-même et son système.

Certains médias prétendument indépendants et qui ont leurs sources dans les services spéciaux, ainsi que des analystes politiques qui se disent proches de l’opposition, se sont chargés d’orchestrer cette campagne, menant ainsi un double jeu.

Qui est Kadyrov, finalement ? Juste un des gouverneurs poutiniens, son satrape en Tchétchénie. Il donne l’impression d’être le plus violent et le plus criminel de ceux qui entourent Poutine. Mais c’est seulement parce que les tchékistes de Poutine savent mieux agir dans l’ombre et effacer leurs traces. Kadyrov est véritablement le petit soldat de Poutine, mais il n’est que cela. Si « Ramzan le Magnifique » était remplacé, cela ne changerait rien. Mais si Poutine tombait, c’en serait fini de Kadyrov.

Le mythe d’un Kadyrov puissant et terrible, monté en épingle par certains médias « de l’opposition », n’a aucun rapport avec la réalité. C’est une figure secondaire, temporaire et dépendante. Poutine peut, sans problèmes, s’en débarrasser quand il veut, que ce soit en le démettant ou en le faisant liquider. Personne en Tchétchénie n’ira se battre pour lui, les Kadyrovtsy sont des mercenaires, et comme c’est du Kremlin qu’ils reçoivent leur argent, ils ne mordront pas la main qui les nourrit. Ils accepteront le nouveau protégé du Kremlin et le serviront, comme ils servaient l’ancien.

Des opposants au système poutinien croient sincèrement au mythe d’un Kadyrov qui serait le talon d’Achille du régime, persuadés que ce sont ses activités criminelles qui jettent une ombre sur Poutine. Ce n’est évidemment pas le cas. Je proposerais une autre métaphore : Kadyrov est un leurre, une cible thermique faite pour attirer les missiles lancés contre l’avion du pouvoir poutinien.

Cela ne sert malheureusement à rien de critiquer Kadyrov, car cela ne fait courir aucun risque au Kremlin. La Tchétchénie elle-même intéresse les Russes à peine plus que le Honduras et les crimes commis contre le peuple tchétchène ne leur font ni chaud ni froid. Leur raisonnement est à peu près le suivant : « Qu’est-ce que voulez faire avec de tels sauvages, l’important, c’est qu’ils ne se battent pas contre nous et qu’ils ne viennent pas nous embêter. »

Staline savait rejeter la responsabilité de ses crimes sur les exécutants (Iagoda, Iejov et compagnie) et l’intelligentsia de l’époque disait avec naïveté : « Iejov tue des innocents, Staline en est très mécontent. »

La suite du texte est disponible sur Informnapalm

Lili des Cévennes pour EMPR en français

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